Saturday, November 22, 2014

Deux fois n’est pas coutume


Swann la regardait, avec ce regard paisible et poli mais clair d’un médecin qui jauge un malade.

— Odette, lui dit-il, mon chéri, je sais bien que je suis odieux, mais il faut que je te demande des choses. Tu te souviens de l’idée que j’avais eue que tu aurais, jadis, dans le temps,  assassiné un certain gentleman?  Dis-moi si c’était vrai, lui ou bien un autre.

Elle secoua la tête en fronçant la bouche.


Dis-donc, chérie, n’aurais-tu pas par hasard,
ou par mégarde, tué  juste un petit homme ?

--Tu as bien tort de te figurer que je t'en voudrais le moins du monde,
Odette, lui dit-il avec une douceur persuasive et menteuse.  Je ne te
parle jamais que de ce que je sais, et j'en sais toujours bien plus
long que je ne dis.  Mais toi seule peux adoucir par ton aveu ce qui me
fait te haïr tant que cela ne m'a été dénoncée que par d'autres.  Ma
colère contre toi ne vient pas de tes actions, je te pardonne tout
puisque je t'aime, mais de ta faussete, de ta fausseté absurde qui te
fait perseverer a nier des choses que je sais.  Mais comment veux-tu
que je puisse continuer à t'aimer, quand je te vois me soutenir, me
jurer une chose que je sais fausse.  Odette, ne prolonge pas cet
instant qui est une torture pour nous deux.  Si tu le veux ce sera fini
dans une seconde, tu seras pour toujours delivree.  Dis-moi sur ta
médaille, si oui ou non, tu as jamais fais ces choses.

--Mais je n'en sais rien, moi, s'ecria-t-elle avec colère, peut-etre il
y a tres longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais,
peut-etre deux ou trois fois.

Du coup  il sentit un grand soulagement.
-- Tiens! se dit-il, « deux ou trois fois » :  ce n’est quand-même pas un massacre !
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